Podgorze, le ghetto et l'extermination des Juifs de Cracovie
Vendredi 10 mars. C’est encore un long chemin vers le recueillement et la compassion qui m’attend. Je traverse le pont Powstancow Slqkich qui enjambe la Vistule pour me rendre sur la rive sud du fleuve, dans le quartier de Podgorze, tristement célèbre pour avoir abrité le ghetto juif pendant l’occupation nazie.
De ce mouroir à ciel ouvert, il ne reste aujourd’hui que deux minuscules tronçons de l’ancien mur derrière lesquels étaient entassés plus de 20.000 juifs de Cracovie et de sa région. Des murs comme des tables de la loi alignées les unes après les autres. J’ai la gorge serrée. Des larmes me viennent aux yeux. Bouche sèche.
Une plaque rappelle qu’ici se dressait le ghetto juif imaginé par l’administration nazie. Mais du ghetto lui-même, il ne reste pratiquement rien, juste des rues et des maisons dans un triste état.
Quant au camp de concentration de Plaszow où furent transférés les Juifs qui avaient survécu à la liquidation du ghetto le 13 mars 1943 et échappé à la déportation à Auschwitz, il ne reste qu’un simple monument commémoratif dédié aux victimes des pratiques barbares d’Amon Goeth, le tristement célèbre officier en charge du camp, immortalisé dans le film de Spielberg, La Liste de Schindler.
Mais le mieux encore pour appréhender ce lieu de mémoire est de se promener au hasard de ces minuscules rues dont certaines maisons ont depuis été rasées, d’autres abritant sur leurs murs d’exceptionnelles fresques du souvenir, et d’autres encore se délabrant avec leur temps, attendant leur tour d’être rasée.
C’est une bien étrange atmosphère qui règne dans ces rues. Nul touriste ici, nul signe ostentatoire de richesses. Des murs sales, des plâtres qui apparaissent çà et là, des façades borgnes.
En relevant la tête vers les étages, on imagine l’incroyable promiscuité qui devait régner ici quand le ghetto grouillait de plus de 20.000 prisonniers juifs. Je crois que jamais je n’oublierai ce moment passé dans le ghetto. Tous ces gens qui vivaient dans la peur d’être raflés et d’être envoyés dans les camps de la mort… C’est horrible.
Une dernière épreuve m’attend avant la fin de la journée : la visite de la fabrique d’Oskar Schindler. Juste parmi les Justes, qui, ému par le sort funeste de la communauté juive, il sauva plus de 1.200 d’entre eux de l’enfer de la Shoah. Il parvint à les soustraire du camp de Plaszow et d’Auschwitz en se jouant de l’administration nazie. Du coup, en arrivant de la fabrique Schindler, je suis transporté par une très vive émotion. Trop sans doute. À force de tarder, je finis par laisser passer la dernière visite de la journée.
Que m’importe. Je suis devant le portrait de tous ces hommes et ces femmes, ces enfants qui ont été sauvés par la seule volonté d’un homme : Oskar Schindler. Je suis vraiment bouleversé et j’ai peine à retenir encore mes larmes en écrivant ces quelques mots…
De son usine de batterie de cuisine en émail, Oskar Schindler ne tira finalement aucune fortune. Il dilapida tout son argent pour racheter la vie de tous ses ouvriers. C’est l’histoire que raconte Spielberg dans son film. Après la guerre, malheureux en affaires, il fut à plusieurs reprises tiré d’affaires par ses anciens ouvriers. En 1962, il fut déclaré « Juste des Nations ». À sa mort, en 1974, il fut enterré en Israël.
Voilà, cette longue journée (trop longue) s’achève par un dernier regard lancé sur le triste quartier de Podgorze, sur l’histoire de ces milliers d’hommes et de femmes qui ont été assassinés aux yeux de tous. Mon regard se noie dans les eaux noires de la Vistule. Je suis épuisé.