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Ile de Gorée, la mémoire vivante de l’esclavage

Ile de Gorée, la mémoire vivante de l'esclavage

Dimanche 23 septembre. Embarquement immédiat pour l’île de Gorée. Ou presque. Pour cela, il faut d’abord se rendre au guichet pour acheter les tickets pour le ferry. Départ à 11 heures sonnantes. La foule se presse aux guichets.

On passe le petit service de sécurité qui vérifie les passeports et les sacs et nous nous rendons dans la salle d’embarquement. Juste le temps d’avaler un café et on monte à bord du ferry. Les derniers passagers se pressent pour escalader la passerelle et on s’éloigne peu à peu du quai pour se retrouver au milieu du chenal où mouillent des dizaines de cargos. Le port de Dakar dans toute sa splendeur. Ici, touristes et marchandises issues du monde entier se croisent et s’entremêlent. Toute la magie de l’Afrique.

Sur le pont du bateau, chacun s’efforce de trouver une place. Pour moi et Yérim, ce sera à l’avant du ferry. Face à nous, un musicien de fortune anime la foule des passagers en jouant de la musique avec ses instruments traditionnels. Un vrai bonheur. Plus tard, je le retrouverai sur l’île où il anime la sortie de la Maison des esclaves.

Sur le ferry, c’est le soulagement, chacun a pu trouver sa place. Je profite de cette accalmie pour ouvrir mon Routard et lire l’essentiel à savoir pour visiter l’île de Gorée.

Et tandis que nous remontons doucement le chenal, zigzaguons à travers la masse des cargos, je me plonge dans l’histoire tragique de cette île aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’humanité. C’est en 1444 que les Portugais découvrirent cette île, laquelle se révéla bien vite un port naturel idéal et facile à défendre, en même temps qu’une escale commerciale de choix entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et bientôt, l’Amérique.

Très vite, Gorée représente un enjeu stratégique pour les grandes puissances européennes. En 1627, en pleine guerre de 30 ans, l’île passe sous domination hollandaise qui la baptise « Goede Reede » (bonne rade), d’où son nom actuel.

La lutte pour la domination de l’Afrique s’intensifie. Et en 1667, les Français s’emparent de Gorée. Une position enviable que leur disputent les Anglais. Mais les Français tiennent bon.

En 1785, à la veille de la Révolution française, le chevalier de Boufflers installe sa résidence de gouverneur du Sénégal sur l’île. L’activité y est alors florissante.

Jusqu’au XIXe siècle, ce sont les « signares », des femmes métisses mariées à des fonctionnaires coloniaux, qui en assurent le développement, lié au commerce de l’arachide, des peaux, de la gomme, de l’or… Et des esclaves noirs.

Vers 1830, l’île est alors peuplée de plus de 5.000 habitants. Mais la création de Dakar en 1857, sur les terres qui lui font face, va rapidement lui porter préjudice. La création d’un port en eau profonde lui sera même fatale et, peu à peu, les habitants l’abandonnent et ses activités sont transférées sur le continent.

Nous arrivons enfin. Sur la droite, la fameuse jetée des Français d’où les esclaves noirs étaient embarqués pour être envoyés aux Amériques.

À la descente du ferry, nous sommes accueillis par mon guide du jour. Un ami de Yérim qui travaille avec lui depuis plusieurs années. Trois femmes et seize enfants. La santé d’abord !

Les présentations faites, on s’enfonce au cœur de l’ancienne cité coloniale qui fut pendant des siècles le siège de la domination française, lieu où logeait alors l’administration coloniale, et bien entendu, le gouverneur du Sénégal.

Face à l’embarcadère se dresse le visage fantomatique de ce qui était autrefois le bâtiment principal de l’administration française : l’ancien palais du Gouverneur, qui, hélas, ne se visite pas.

Les anciens commandants supérieurs de Gorée logeaient dans ce palais situé à l’ouest de l’île. La demeure achevée en 1864 est aujourd’hui laissée à l’abandon.

Quelle ironie du sort tout de même de voir ce palais décrépir au fil des années d’abandon, ses volets à moitié arrachés, ses vitres brisées, son portail dégondé et sa façade peu à peu mangée par le sel et l’humidité.

À l’arrière du palais, dans l’ancienne cour privée du gouverneur, face à la mer, les enfants de l’île ont fait de ce lieu leur terrain de jeu.

On y joue au football, on y crie, on exulte, à l’endroit même où on peut imaginer les parties « sélect » organisées ici par la bonne société coloniale française. Voir tous ces bambins en short et en maillot taper la balle à l’endroit même où se jouait le sort de milliers de leurs ancêtres réduits à l’esclavage est comme une revanche du destin.

Pouvoir faire des photos ici, loin de la foule des touristes qui n’osent pas pénétrer dans cette ruine, est un privilège. Comme un symbole. Une photo politique. À nul doute, quelques-unes des plus belles photos que je ferais dans ce pays au cours de mon circuit organisé pour moi par Yérim.

Car enfin, comment imaginer qu’ici, face à la mer, à l’abri du soleil, l’intelligentsia coloniale se rassemblait pour siroter cocktails de fruits et alcool quand la population noire travaillait à son propre asservissement. Pour mes premiers instants en Afrique noire, je ressens déjà tout le poids de l’histoire d’un pays réduit à l’esclavage.

Du coup, je prends tout mon temps à observer ces bambins se prendre pour Messi ou Drogba en tapant la balle à l’endroit même où l’armée française se rassemblait sous les ordres du Gouverneur, et au milieu de cette place, où chaque année, l’administration française, condescendante, se plaisait à rassembler la population noire pour leur souhaiter une bonne année. Quelle ironie.

L’émotion va en croissant. Après l’ancien Palais du gouverneur, on prend la route des esclaves. Celle qui les menait d’abord des cales du bateau où ils avaient embarqué pour la Maison des esclaves où ils devaient attendre parfois des semaines avant d’être réembarqués pour être vendus en esclavage aux Amériques. Le chemin de l’horreur.

En remontant cette petite rue bordée de maisons basses qui appartenaient toutes aux « signares », ces femmes métisses mariées aux colonisateurs et aux fonctionnaires français, il faut imaginer les esclaves enchaînés qui remontaient alors la rue, hirsutes, étourdis encore par le sort qui venait de s’acharner sur eux, groggy par le voyage et le plus souvent malade à cause des conditions immondes qui régnaient alors dans les fonds de cales des bateaux négriers.

La Maison des esclaves. Le symbole de l’esclavage et de la traite des noirs dans toute l’Afrique occidentale. Et tant pis si cette « esclaverie » ne fut pas la plus terrible de toutes, et tant pis si Gorée ne fut pas la plaque tournante de l’esclavagisme en Afrique noire, qu’elle n’eut pas un rôle majeur dans son histoire, cette maison des esclaves demeure le symbole de plusieurs siècles d’asservissement.

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