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Ile de Gorée, la mémoire vivante de l’esclavage

Pourquoi visiter l’île de Gorée ?

Un sanctuaire de mémoire au patrimoine mondial de l’UNESCO

Située à seulement trois kilomètres au large de Dakar, la petite île volcanique de Gorée, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978, porte en elle les cicatrices d’un passé douloureux. Entre le XVe et le XIXe siècle, elle fut l’un des centres névralgiques de la traite négrière transatlantique, une plaque tournante où des millions d’Africains furent déportés vers les Amériques. Aujourd’hui, ses ruelles pavées serpentent entre des maisons aux façades colorées, créant un labyrinthe où chaque pierre semble murmurer les secrets du passé, faisant de l’île un lieu hors du temps où l’histoire se vit intensément.

La Maison des Esclaves

Au cœur de l’île se dresse la Maison des Esclaves, édifiée au XVIIIᵉ siècle et considérée comme la dernière “esclaverie” construite sur l’île. Ce musée est l’un des lieux de mémoire les plus puissants et symboliques de l’histoire de la traite. En visitant ses cellules étroites et sombres où étaient entassés des hommes, des femmes et des enfants, on prend la mesure de la souffrance et de la déshumanisation vécues par des milliers d’Africains. Transformé en musée en 1962, ce lieu de recueillement a accueilli des personnalités mondiales telles que Nelson Mandela, le pape Jean-Paul II ou Barack Obama, qui sont venus se recueillir et témoigner de la portée historique du site.

La Porte du Non-Retour

Le point d’orgue de la visite est sans conteste la “Porte du Non-Retour”, ouverte sur l’océan Atlantique. Cette porte, par laquelle les captifs embarquaient vers l’inconnu, représente leur dernier regard vers la terre natale avant la traversée vers les colonies. Symbole universel de l’arrachement et de la souffrance, elle est aujourd’hui un puissant appel à la réflexion sur la liberté et la dignité humaine. Le 22 février 1992, le pape Jean-Paul II y prononça un discours mémorable implorant le pardon pour “ce péché de l’homme contre l’homme”, renforçant la portée spirituelle et réconciliatrice de ce lieu unique.

Une expérience mémorielle

Visiter Gorée, ce n’est pas simplement contempler des vestiges du passé, c’est vivre une expérience profonde et humanisante. L’île a récemment fait l’objet d’une importante revitalisation, modernisant ses structures et ses programmes pour garantir sa mission de dépositaire de la connaissance sur la traite transatlantique. Ce pèlerinage laïc vers la mémoire collective est un passage obligé pour quiconque souhaite comprendre les fondements de la diaspora africaine. En arpentant ce lieu chargé d’histoire, on rend hommage à la résilience humaine et on s’engage, par le devoir de mémoire, à ce que jamais cette tragédie ne s’efface de la conscience universelle.

Comment visiter l’île de Gorée ?

Le ferry, seul accès à l’île

Pour vous rendre à Gorée, vous devez obligatoirement prendre le ferry depuis le port de Dakar, situé dans le quartier du Plateau. Les traversées durent environ vingt minutes et les départs sont espacés d’une heure à deux heures selon la saison. Il est conseillé de partir tôt le matin, vers 7h15, pour éviter l’affluence des groupes touristiques. Les billets s’achètent aux guichets du port, en espèces, et un passeport est exigé à l’embarquement. À votre arrivée sur l’île, vous réglerez une taxe d’entrée avant de commencer la visite.

Tarifs et taxes à prévoir

Le billet de ferry aller‑retour pour les visiteurs étrangers coûte 5 200 francs CFA, ce qui correspond à environ 8 euros. À cela s’ajoute une taxe d’accès à l’île de 500 francs CFA (moins d’un euro), payable à l’arrivée en espèces. L’entrée de la Maison des Esclaves, le musée le plus important de l’île, est facturée 1 500 francs CFA (environ 2,30 euros). Les autres petits musées (IFAN, musée de la Femme) demandent également un droit d’entrée modique, généralement autour de 1 000 à 1 500 francs CFA. Prévoyez donc de la monnaie locale en petites coupures.

Horaires et fermetures des monuments

L’île de Gorée est accessible tous les jours, mais les musées ont des horaires précis. La Maison des Esclaves est ouverte du mardi au dimanche de 10h00 à 12h00 et de 14h30 à 18h00, et elle ferme le lundi. Le musée de la Mer (IFAN) suit des horaires similaires. Il est donc prudent de programmer votre visite entre 10h et 17h, en évitant le lundi si vous souhaitez voir les collections. Les boutiques d’artisanat et les restaurants restent ouverts plus tard, mais l’essentiel du patrimoine se visite avant 18h.

Conseils pratiques 

Gorée est une île piétonne sans voitures : prévoyez de bonnes chaussures de marche. Protégez‑vous du soleil avec un chapeau, des lunettes et de la crème solaire, car les ruelles sont peu ombragées. Emportez de l’eau en bouteille, car les points d’eau potable sont rares. Les pirogues traditionnelles peuvent vous ramener sur le continent plus tard que le dernier ferry, mais leur tarif se négocie. Enfin, pour une visite plus sereine, évitez les week‑ends et privilégiez un jour de semaine.

Ile de Gorée, la mémoire vivante de l'esclavage

Dimanche 23 septembre. Embarquement immédiat pour l’île de Gorée. Ou presque. Pour cela, il faut d’abord se rendre au guichet pour acheter les tickets pour le ferry. Départ à 11 heures sonnantes. La foule se presse aux guichets.

On passe le petit service de sécurité qui vérifie les passeports et les sacs et nous nous rendons dans la salle d’embarquement. Juste le temps d’avaler un café et on monte à bord du ferry. Les derniers passagers se pressent pour escalader la passerelle et on s’éloigne peu à peu du quai pour se retrouver au milieu du chenal où mouillent des dizaines de cargos. Le port de Dakar dans toute sa splendeur. Ici, touristes et marchandises issues du monde entier se croisent et s’entremêlent. Toute la magie de l’Afrique.

Sur le pont du bateau, chacun s’efforce de trouver une place. Pour moi et Yérim, ce sera à l’avant du ferry. Face à nous, un musicien de fortune anime la foule des passagers en jouant de la musique avec ses instruments traditionnels. Un vrai bonheur. Plus tard, je le retrouverai sur l’île où il anime la sortie de la Maison des esclaves.

Sur le ferry, c’est le soulagement, chacun a pu trouver sa place. Je profite de cette accalmie pour ouvrir mon Routard et lire l’essentiel à savoir pour visiter l’île de Gorée.

Et tandis que nous remontons doucement le chenal, zigzaguons à travers la masse des cargos, je me plonge dans l’histoire tragique de cette île aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’humanité. C’est en 1444 que les Portugais découvrirent cette île, laquelle se révéla bien vite un port naturel idéal et facile à défendre, en même temps qu’une escale commerciale de choix entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et bientôt, l’Amérique.

Très vite, Gorée représente un enjeu stratégique pour les grandes puissances européennes. En 1627, en pleine guerre de 30 ans, l’île passe sous domination hollandaise qui la baptise « Goede Reede » (bonne rade), d’où son nom actuel.

La lutte pour la domination de l’Afrique s’intensifie. Et en 1667, les Français s’emparent de Gorée. Une position enviable que leur disputent les Anglais. Mais les Français tiennent bon.

En 1785, à la veille de la Révolution française, le chevalier de Boufflers installe sa résidence de gouverneur du Sénégal sur l’île. L’activité y est alors florissante.

Jusqu’au XIXe siècle, ce sont les « signares », des femmes métisses mariées à des fonctionnaires coloniaux, qui en assurent le développement, lié au commerce de l’arachide, des peaux, de la gomme, de l’or… Et des esclaves noirs.

Vers 1830, l’île est alors peuplée de plus de 5.000 habitants. Mais la création de Dakar en 1857, sur les terres qui lui font face, va rapidement lui porter préjudice. La création d’un port en eau profonde lui sera même fatale et, peu à peu, les habitants l’abandonnent et ses activités sont transférées sur le continent.

Nous arrivons enfin. Sur la droite, la fameuse jetée des Français d’où les esclaves noirs étaient embarqués pour être envoyés aux Amériques.

À la descente du ferry, nous sommes accueillis par mon guide du jour. Un ami de Yérim qui travaille avec lui depuis plusieurs années. Trois femmes et seize enfants. La santé d’abord !

Les présentations faites, on s’enfonce au cœur de l’ancienne cité coloniale qui fut pendant des siècles le siège de la domination française, lieu où logeait alors l’administration coloniale, et bien entendu, le gouverneur du Sénégal.

Face à l’embarcadère se dresse le visage fantomatique de ce qui était autrefois le bâtiment principal de l’administration française : l’ancien palais du Gouverneur, qui, hélas, ne se visite pas.

Les anciens commandants supérieurs de Gorée logeaient dans ce palais situé à l’ouest de l’île. La demeure achevée en 1864 est aujourd’hui laissée à l’abandon.

Quelle ironie du sort tout de même de voir ce palais décrépir au fil des années d’abandon, ses volets à moitié arrachés, ses vitres brisées, son portail dégondé et sa façade peu à peu mangée par le sel et l’humidité.

À l’arrière du palais, dans l’ancienne cour privée du gouverneur, face à la mer, les enfants de l’île ont fait de ce lieu leur terrain de jeu.

On y joue au football, on y crie, on exulte, à l’endroit même où on peut imaginer les parties « sélect » organisées ici par la bonne société coloniale française. Voir tous ces bambins en short et en maillot taper la balle à l’endroit même où se jouait le sort de milliers de leurs ancêtres réduits à l’esclavage est comme une revanche du destin.

Pouvoir faire des photos ici, loin de la foule des touristes qui n’osent pas pénétrer dans cette ruine, est un privilège. Comme un symbole. Une photo politique. À nul doute, quelques-unes des plus belles photos que je ferais dans ce pays au cours de mon circuit organisé pour moi par Yérim.

Car enfin, comment imaginer qu’ici, face à la mer, à l’abri du soleil, l’intelligentsia coloniale se rassemblait pour siroter cocktails de fruits et alcool quand la population noire travaillait à son propre asservissement. Pour mes premiers instants en Afrique noire, je ressens déjà tout le poids de l’histoire d’un pays réduit à l’esclavage.

Du coup, je prends tout mon temps à observer ces bambins se prendre pour Messi ou Drogba en tapant la balle à l’endroit même où l’armée française se rassemblait sous les ordres du Gouverneur, et au milieu de cette place, où chaque année, l’administration française, condescendante, se plaisait à rassembler la population noire pour leur souhaiter une bonne année. Quelle ironie.

L’émotion va en croissant. Après l’ancien Palais du gouverneur, on prend la route des esclaves. Celle qui les menait d’abord des cales du bateau où ils avaient embarqué pour la Maison des esclaves où ils devaient attendre parfois des semaines avant d’être réembarqués pour être vendus en esclavage aux Amériques. Le chemin de l’horreur.

En remontant cette petite rue bordée de maisons basses qui appartenaient toutes aux « signares », ces femmes métisses mariées aux colonisateurs et aux fonctionnaires français, il faut imaginer les esclaves enchaînés qui remontaient alors la rue, hirsutes, étourdis encore par le sort qui venait de s’acharner sur eux, groggy par le voyage et le plus souvent malade à cause des conditions immondes qui régnaient alors dans les fonds de cales des bateaux négriers.

La Maison des esclaves. Le symbole de l’esclavage et de la traite des noirs dans toute l’Afrique occidentale. Et tant pis si cette « esclaverie » ne fut pas la plus terrible de toutes, et tant pis si Gorée ne fut pas la plaque tournante de l’esclavagisme en Afrique noire, qu’elle n’eut pas un rôle majeur dans son histoire, cette maison des esclaves demeure le symbole de plusieurs siècles d’asservissement.

Gorée dispose des rares bâtiments et vestiges de cette époque tragique encore debout. Au Ghana, au Dahomey, en Guinée, il n’existe plus aucun bâtiment datant de cette ère funeste pour tout un peuple, pour tout un continent. De voir ces cellules où se tenaient parfois debout des centaines d’hommes et d’enfants avant d’être embarqués comme du bétail à fond de cale dans les bateaux négriers en direction des Amériques, j’en ai froid dans le dos.

Gorée est donc le symbole de toute cette tragédie et on comprend ainsi pourquoi l’île fut un des tout premiers sites à être classés l’Unesco comme témoignage de la souffrance d’une grande partie de l’humanité. Lieu privilégié de mémoire, de recueillement et de méditation pour le monde entier.

Aujourd’hui, cette jolie maison rose construite en 1783 par les Français se visite, ou plutôt se consomme par les touristes. Mais quelle souffrance se cache encore derrière ses murs… Au premier étage se trouvaient les appartements et bureaux du maître, aujourd’hui transformé en exposition sur le commerce triangulaire. Au rez-de-chaussée, 100 à 200 esclaves étaient emprisonnés dans des cellules insalubres avant d’être triés et embarqués sur des bateaux négriers.

Comment imaginer l’horreur et l’accablement qui devaient saisir ces esclaves quand il voyait devant eux cet escalier en fer à cheval, et au bout, cette minuscule porte, « la porte du voyage sans retour », qui donnait directement sur le quai où des chaloupes attendaient de les embarquer vers les bateaux qui mouillaient au large de l’île. Quel effroi.

Après un long moment passé à l’intérieur de la maison, j’ai peine encore à me remettre de mes émotions. Mon guide m’emmène pourtant voir un artiste qui peint exclusivement à l’aide de sables venus des quatre coins du Sénégal. À vrai dire, je ne suis pas vraiment intéressé. Comment le serais-je d’ailleurs après une telle émotion ?

Du coup, je préfère encore me réfugier auprès de mes amis les oiseaux. Ces pauvres pélicans dont on a également privé de la liberté. À croire que l’esclavage est une malédiction dans cette partie du monde.

Enchaînés, les pélicans semblent être résignés par leur sort. Quelle ironie tout de même.

Dans un petit café plus loin, au milieu d’une cour, trônent d’anciennes figures de « nègres » sans doute commandées en son temps par quelque fonctionnaire de la République française. C’est étrange comme ces statues me glacent encore un peu plus le sang.

À croire que l’esprit colonial règne encore comme un fantôme au milieu de toutes ces rues chargées d’une histoire tragique.

La visite de la Maison des esclaves passée, mon guide m’emmène sur les hauteurs de l’île de Gorée, direction Le Castel.

Pour accéder au Castel, on monte par un chemin bordé de toiles réalisées par des artistes locaux, artistes largement réputés au Sénégal.

Au sommet de la colline se dresse une immense tourelle munie de deux canons français d’un calibre impressionnant. Selon mon guide, ces deux canons n’auraient été utilisés qu’une seule fois lors de la Deuxième Guerre mondiale, le temps de couler un navire britannique qui naviguait au large… Régime de Vichy oblige.

Au moment de l’Indépendance du Sénégal, les deux canons ont été sabotés pour qu’ils ne puissent plus servir. Ils défendaient alors le port de Dakar. Depuis lors, nul n’a pensé à les démonter et ils terminent de rouiller tranquillement sous le regard impressionné des touristes de passage sur l’île.

Le sommet du Castel offre un extraordinaire panorama sur l’île, l’océan, et au loin, Dakar. Cette falaise imposante servit de décor au célèbre film Les Canons de Navaronne. Un comble pour des canons qui ne furent utilisés qu’une fois.

Depuis le sommet du Castel, on comprend mieux pourquoi Hollandais et Français se disputèrent si souvent ce petit morceau de terre africaine, au lendemain de la Guerre de Trente ans. Ils y construisirent chacun un fort… Qui furent démolis. Aujourd’hui remplacés par le mémorial de l’Esclavage.

Après cette visite sympathique du Castel, on redescend la colline par l’autre côté, en surplombant l’océan.

Un escalier de pierres construit pour aménager le site de l’Unesco permet de rejoindre tranquillement le cœur de l’île de Gorée. En chemin, on croise de nombreuses vendeuses qui ne manquent pas d’interpeller les touristes. Un peu « collantes », mais vraiment gentilles.

Cet autre versant de l’île est vraiment magnifique. Au loin, on aperçoit la côte du continent, les faubourgs de Dakar et son port.

Je ne me lasse pas de la vue qu’on peut voir sur l’océan et la ligne d’horizon formée par la ville de Dakar quand on descend la colline du Castel. On imagine alors le petit paradis que les premiers Européens ont pu découvrir en accédant pour la première fois sur cette petite île de l’Afrique occidentale.

Une fois redescendu dans le village, l’idée est de flâner au hasard des rues jusqu’aux petites places ombragées de grands arbres. Une grande partie d’entre eux sont sacrés aux yeux des habitants de l’île.

On passe aussi au large de l’ancienne maison de Blaise Diagne, premier député africain du Parlement français et grand organisateur des tirailleurs sénégalais durant la Première Guerre mondiale. Une figure pour la nation sénégalaise.

Enfin, nous retournons au port. La visite s’achève ici, A deux pas de l’embarcadère où tant de destins de noirs africains se sont joués. Terrifiant.

Aujourd’hui, les chaloupes des bateaux négriers qui mouillaient au large de la baie ont cédé la place aux petites embarcations de pêcheurs et aux pirogues qui transportent chaque année leur flot de touristes.

Le ferry du retour attend sagement à quai. Nous ne serons pas nombreux à faire le chemin du retour. Tous les vendeurs et marchands ambulants de l’île ne rentreront pas à Dakar avant ce soir, quand viendra l’heure de la dernière navette.

Nous embarquons. Une petite demi-heure plus tard, nous remontons lentement le chenal en direction du quai de débarquement.

À la proue du ferry, le drapeau sénégalais claque au vent. Nous slalomons entre les navires marchands qui encombrent le port.

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