You are currently viewing Mauthausen, le camp de tous mes cauchemars

Mauthausen, le camp de tous mes cauchemars

Pourquoi visiter le camp de Mauthausen ?

Un témoignage majeur de la terreur nazie
 
Le mémorial de Mauthausen, établi sur le site du plus grand camp de concentration d’Autriche, est un lieu d’une importance historique capitale pour comprendre les mécanismes de la dictature nazie. Classé en « catégorie III », il présentait les conditions de détention les plus dures du système concentrationnaire, visant l’« extermination par le travail » des opposants politiques et des persécutés. Visiter ce site permet de se confronter directement à la réalité matérielle de cette machine de destruction, à travers la préservation des baraquements, des clôtures fortifiées et de la sinistre chambre à gaz.
 
Le martyre de la carrière et de l’Escalier de la mort
 
La visite du camp est indissociable de la découverte de la carrière de granit du Wiener Graben, l’emplacement même qui a motivé le choix du site par les SS en 1938. Les détenus y étaient soumis à des travaux forcés d’une violence extrême, devant transporter de lourds blocs de pierre à bout de bras. Le symbole le plus poignant de cette torture est l’Escalier de la mort et ses 186 marches irrégulières, que les prisonniers devaient gravir sous les coups des gardiens, illustrant de manière glaçante la déshumanisation et la cruauté du régime.
 
Un lieu de recueillement et d’hommage international
 
Aujourd’hui transformé en mémorial, Mauthausen est devenu un espace de deuil et de fraternité internationale unique. Le site abrite un vaste parc commémoratif où de nombreux pays ont érigé des monuments nationaux personnalisés pour honorer la mémoire de leurs citoyens disparus. Se recueillir dans ce secteur permet de prendre conscience de l’ampleur paneuropéenne du drame, rappelant que plus de 90 000 personnes originaires de dizaines de pays différents y ont perdu la vie entre 1938 et la libération du camp en mai 1945.
 
Un centre pédagogique pour l’avenir et la démocratie
 
Au-delà de la mémoire des victimes, la visite de Mauthausen offre une réflexion civique et humaine essentielle, particulièrement adaptée aux adultes et aux adolescents de plus de 14 ans. Le mémorial propose des expositions permanentes d’une grande rigueur scientifique qui s’appuient sur des photographies, des objets d’époque et des témoignages de survivants. Ce parcours éducatif ne se contente pas de relater le passé, il incite chaque visiteur à analyser de manière critique les dangers des discriminations, du totalitarisme et à réaffirmer l’importance de la défense des droits de l’homme.
 

Comment visiter le camp de Mauthausen ?

Planifier le transport depuis Linz ou Vienne
 
Le mémorial de Mauthausen se situe en Haute-Autriche, à environ 20 kilomètres à l’est de Linz et 160 kilomètres de Vienne. En voiture, l’accès est direct via l’autoroute A1, et le site dispose d’un grand parking gratuit pour les visiteurs. En transports en commun, l’option la plus courante consiste à prendre un train jusqu’à la gare de Linz ou de St. Valentin, puis d’emprunter la ligne de bus régionale 361 qui vous dépose directement à l’arrêt Mauthausen Memorial. Une fois sur place, le centre d’accueil des visiteurs centralise l’accès et l’orientation vers le site historique.
 
Choisir sa formule : Audioguide ou visite accompagnée
 
L’entrée sur le site du mémorial est entièrement gratuite, mais la découverte nécessite un support d’explication pour en comprendre toute la portée historique. Il est fortement recommandé de louer un audioguide individuel disponible en plusieurs langues, dont le français, au centre d’accueil pour un tarif modique. L’audioguide permet de suivre un parcours fléché à son propre rythme à travers les différents secteurs du camp. Pour les groupes, des visites thématiques animées par des guides officiels du mémorial sont proposées, mais elles nécessitent une réservation obligatoire en ligne plusieurs semaines à l’avance.
 
L’organisation du parcours sur le site historique
 
La visite s’organise autour de trois espaces principaux et nécessite une marche à pied importante. Le parcours débute généralement par la cour des sépultures et le secteur des baraquements préservés, avant de mener aux espaces les plus sombres comme la salle des noms et l’ancienne chambre à gaz. Ensuite, vous traverserez le parc des monuments commémoratifs internationaux. Le parcours se termine par la descente (et la remontée) de l’impressionnant Escalier de la mort menant à la carrière de granit du Wiener Graben, une étape éprouvante sur le plan physique et émotionnel qui exige de bonnes chaussures de marche.
 
Gérer son temps et respecter les consignes du lieu
 
Pour arpenter l’ensemble du site et visiter les expositions permanentes de manière respectueuse, il faut prévoir une durée minimale de 3 à 4 heures sur place. Le camp étant un lieu de mémoire et de deuil, une tenue décente et une attitude digne sont requises tout au long du parcours. Par ailleurs, en raison de la dureté des thématiques abordées et de la nudité des faits historiques présentés, le mémorial applique une consigne stricte : la visite est fortement déconseillée aux enfants de moins de 14 ans, les mineurs devant obligatoirement être accompagnés d’un adulte.

Mauthausen, le camp de tous mes cauchemars

Mardi 11 juillet. C’est avec les jambes tremblantes, la gorge sèche et nouée que je me présente à présent à l’entrée de l’ancien camp de la mort de Mauthausen. Le camp où mon père a été libéré par les Américains. Le camp où mon père a été forcé de placer des corps dans les fours crématoires. Le camp de tous ses cauchemars. Le camp de tous nos cauchemars, moi, mes sœurs et mon frère.
Les camps. C’est étrange de le dire ici car je n’y avais jamais pensé avant, mais je crois bien que ce camp fait partie intégrale de mon être, de ce que je suis et de ce que j’ai fait pendant toute ma vie, qu’il fut et qu’il reste l’un des fondements de ma personne. Le camp de Mauthausen et le camp de Dora. Papa.

Enfin, j’y suis. À l’entrée, j’ai peine encore à parler, à simplement adresser la parole au guide qui me reçoit. Une Belge devant moi qui a vécu la même aventure me dévisage. On a tous une raison d’être ici. On ne vient jamais par hasard dans un camp. Jamais. Les deux mètres qui me séparent du guichet sont un fossé. J’explique à l’agent que mon père a été retenu ici, que j’aimerais en savoir plus sur son internement…
Il m’explique que je dois me rendre au service de documentation installé dans l’enceinte du camp. Je ne sais pas si j’aurai la force. Aujourd’hui encore, j’ai la carte qu’il m’a donnée sous les yeux. J’ai tellement peur de découvrir ce qui se cache derrière. Qui étais-tu, papa ? Qui étais-tu ? Qu’as-tu fait pour te retrouver ici ? Qui t’a permis de survivre à cet enfer ? Qu’as-tu fait pour survivre ? Qu’as-tu vécu ici ? Je n’ai pas de réponses, et je ne sais pas s’il est bon que je sache. Mais je voulais voir. Je voulais comprendre les mots que tu disais, les bouts de phrases que tu lançais, les bribes de cauchemars qui hurlaient dans la nuit de mon enfance. Mauthausen. Je ne sais plus quoi dire.

La longue suite des baraquements. À droite de l’entrée, pas une minute pour respirer. Le bâtiment de la mort. Un petit escalier menait au sous-sol. Pour un grand nombre des détenus qui descendaient ici, c’était la mort assurée.

Au sous-sol, le crématoire, et dans le prolongement, les douches ou plus de 5.000 détenus furent gazés au zyklon B.

As-tu vu ça, papa ? As-tu vu ça ? Mes jambes ont peine à me porter. La nausée me prend. Je ne peux pas rester là. Impossible. Je sors.

Dehors, je me retrouve en plein milieu de la cour principale. C’est ici que se déroulait l’appel le matin. Papa m’en a si souvent parlé. Des heures interminables à patienter dans le froid et la faim. Des fois, les nazis aspergeaient les prisonniers d’eau glaciale en plein hiver en leur interdisant de bouger. La mort assurée.

Ainsi, voilà les baraquements. Combien de lits ici, combien de paillasses ? Combien de morts-vivants ? Je ne peux pas m’empêcher de penser à toi, papa. Étais-tu là ? As-tu dormi ici ? As-tu seulement dormi ? Où étais-tu ? T’es-tu lavé ici ? T’es-tu aspergé d’eau en un instant avant de sortir pour l’appel, ou avant de dormir ? Dans quel coin de cette pièce, t’es-tu tenu ? Je n’ai que des interrogations. Dans ma tête, j’en ai des milliers.

Je ressors encore. Je respire mieux à l’air libre. À droite s’étirent tous les bâtiments administratifs de la machine nazie.

Et tout au bout du camp, derrière les baraquements SS, l’enfer… Le chemin qui menait aux fours crématoires… Papa. Je sais que tu étais là. Mon Dieu.

Krematorium. Comment dire ce que je ressens ? Comment dire les choses qui me traversent quand je pénètre dans cette salle. Toute mon histoire est là. Toute mon enfance est là. Toutes les nuits de cauchemar de mon père sont là. Je ne sais vraiment pas quoi dire.

Je reste là dans cette salle. Abasourdi. Des souvenirs me traversent. Papa et la femme polonaise qu’il aimait. A-t-il lui-même mis son corps dans le crématoire ? Je ne sais pas. Il me semble que oui. Honnêtement, je ne sais plus. Je ne veux pas dire de bêtises. Tout est trop grave ici. C’est idiot. Mes mains ne peuvent faire autrement que de tenir les poignées de la civière qui glissait les corps dans le four.
Comme pour essayer de ressentir à mon tour ce que papa devait ressentir. Impossible. Que ressentait-il ? Quel effroi s’emparait de lui ? La peur l’empêchait-il de seulement réfléchir à ce qu’il faisait. La mort brûlée était-elle devenue mécanique ? Mauthausen. 200.000, peut-être 300.000 morts. Sans doute plus. Des cadavres en pagaille qu’il fallait éliminer. Réduire en cendres. Et papa. Toujours papa. J’ai encore envie de pleurer.

De l’autre côté de la place : le camp des Russes et des femmes. La lutte pour la survie. La cruauté entre détenus, la lutte à mort. Papa et ses souvenirs. Les Russes qui coupaient des mains pour récupérer des bagues. La femme polonaise toujours. Des bribes de souvenirs et des milliers de questions. Comment as-tu fait pour survivre ? Qu’as-tu fait pour survivre ? Je ne saurai jamais. Je remonte la place centrale.

Au milieu de la cour, j’imagine tous ces fantômes qui se tiennent encore dans le petit matin pour l’appel. Mon regard ne peut se détacher du vide et je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont toujours là, que l’enfer ne s’est jamais arrêté, qu’ils sont encore des milliers à souffrir, à avoir peur, à se demander si ce soir ils ne seront pas morts à leur tour.

Pas de détails sur Mauthausen. Les gens intéressés trouveront tout ce qu’ils recherchent sur les sites spécialisés. Je veux juste voir de mes propres yeux l’endroit où mon père a laissé une partie de son âme. Les miradors. Les grilles électrifiées. J’entends encore mon père me parler des chiens et des hurlements des SS. Des détenus qui se suicidaient en se jetant sur les grilles. Des corps sans vie et rétrécis par l’électricité qui demeuraient des jours entiers sur les grilles. Mauthausen. Papa. Encore des bribes de ses cauchemars. Je me sens tellement coupable de n’avoir pas su l’écouter, entendre sa douleur. Papa.

Je remonte encore l’appelplatz pour me diriger vers l’autre enfer du camp. Le travail à la carrière. Les 186 marches de l’escalier de la mort. Les blocs de pierre arrachés à la carrière, les brutalités des kapos et des gardes SS, les chutes que provoquaient les gardiens pour entraîner tous ceux qui dévalaient l’escalier dans une mort certaine. Et tous ceux qui étaient balancés du haut de la carrière, les Juifs assassinés du haut de la falaise, “le mur des parachutistes”, comme l’appelaient les SS.

Et toi, papa ? Et toi ? Mon voyage en Autriche s’achève. Et tout me ramène vers toi. Je crois que jamais je ne reviendrai ici. Je ne veux plus. Je ne sais pas ce que je vais faire de cette carte que m’a laissée un responsable du mémorial. Je ne sais pas.

Laisser un commentaire