Alte Pinakothek, une des plus belles collections de peintures du monde
Mercredi 29 juillet. Alte Pinakothek, voici la pour laquelle je suis venu à Munich. Il s’agit simplement de l’ancienne pinacothèque, l’une des plus importantes collections de peinture classique du monde, à l’instar du Louvre ou du Prado.
Tout cela valait bien une longue marche à travers la ville et Kunstareal, le fameux quartier des musées de Munich, qui côtoie, hélas, l’ancien bureau d’Hitler, qui abrite aujourd’hui un centre de documentation pour l’Histoire du national-socialisme.
Fondée en 1826 par le roi Louis 1er de Bavière, l’Alte Pinakothek a recueilli ses collections personnelles et celles de ses prédécesseurs. On peut ainsi y admirer plusieurs milliers de tableaux, des primitifs à la fin du XVIIIe siècle, tous classés par “écoles”.
Commençons donc par la collection des primitifs flamands et de l’art de la Renaissance germanique qui constitue l’un des ensembles artistiques les plus éblouissants d’Europe, témoignant du goût raffiné et de la passion collectionneuse de la dynastie des Wittelsbach.
Ce cabinet de chefs-d’œuvre illustre à la perfection la transition artistique entre le Moyen Âge tardif et la Renaissance, une époque marquée par la révolution de la peinture à l’huile et une quête inégalée du détail anatomique, spirituel et naturel.
À travers des salles lumineuses conçues par l’architecte Leo von Klenze, le musée offre un dialogue fascinant entre le réalisme minutieux des maîtres des Pays-Bas bourguignons et la vigueur dramatique de leurs homologues d’outre-Rhin.
Au cœur de la section dédiée aux écoles du Nord, le chef-d’œuvre absolu de Rogier van der Weyden, l’Autel de sainte Colombe (ou L’Adoration des Mages), s’impose au regard par son élégance gothique et son éclat chromatique.
Ce triptyque monumental, peint vers 1455, sidère par la finesse de ses visages expressifs et le rendu texturé des brocarts et des fourrures.
Non loin de là, la Renaissance allemande déploie toute sa splendeur sous le pinceau de Lucas Cranach l’Ancien, dont la célèbre Crucifixion de 1503 saisit le spectateur par son ciel d’encre tragique et son naturalisme brut, tandis que ses figures mythologiques tardives apportent une touche de sensualité maniériste.
Quant à Albrecht Altdorfer, figure de proue de l’École du Danube, il livre ici La Bataille d’Alexandre d’Issus (1529), une œuvre virtuose et visionnaire où des milliers de soldats microscopiques s’affrontent sous un ciel cosmique et incandescent, inventant presque à lui seul le paysage moderne.
Enfin, la collection atteint son apogée spirituelle avec la présence écrasante d’Albrecht Dürer, le maître incontesté de Nuremberg.
Le musée conserve ses réalisations les plus intimes et monumentales, à commencer par le saisissant Autoportrait au manteau de fourrure (1500), où l’artiste se représente de face dans une posture christique d’une audace inouïe.
La puissance plastique de Dürer se déploie également dans le grandiose Retable Paumgartner ainsi que dans son testament pictural, Les Quatre Apôtres (1526).
Offertes à la ville de Nuremberg avant d’être acquises par les princes bavarois, ces deux portes de diptyque monumentales frappent par la monumentalité sculpturale de Jean, Pierre, Marc et Paul, dont les drapés lourds et les regards perçants incarnent le sommet de l’humanisme et de la rigueur de la Renaissance nordique.
Passons maintenant à la collection de la Renaissance italienne qui rivalise d’éclat avec ses sections nordiques, offrant un panorama exceptionnel du Quattrocento florentin jusqu’au Maniérisme vénitien.
Amassé patiemment par les ducs et rois de Bavière, cet ensemble témoigne de la fascination de la cour des Wittelsbach pour le sens de la mesure, de la perspective et de la grâce propre aux maîtres transalpins.
Dans les salles de l’étage supérieur imaginées par Leo von Klenze, la lumière met en valeur la vivacité des couleurs et la pureté des lignes italiennes, créant une atmosphère propice à la contemplation des sommets de l’humanisme pictural.
Le début de la Haute Renaissance et le Quattrocento florentin brillent à travers deux joyaux absolus et d’une immense rareté du musée. Tout d’abord, la célèbre Madone à l’œillet (vers 1478) de Léonard de Vinci saisit le visiteur ; c’est la seule œuvre de jeunesse du maître conservée de manière permanente dans un musée allemand, remarquable pour son traitement du paysage embrumé en arrière-plan et l’expression tendre de la Vierge.
Non loin d’elle, Sandro Botticelli déploie sa puissance dramatique tardive avec La Lamentation sur le Christ mort (vers 1490-1495), une œuvre poignante aux lignes nerveuses où la ferveur religieuse s’exprime dans l’entrelacement des corps meurtris, témoignant de l’influence mystique du prédicateur Savonarole sur le peintre.
L’apogée classique et la révolution de la couleur s’incarnent quant à eux dans les chefs-d’œuvre de Raphaël et du Titien.
Raphaël irradie l’espace avec La Sainte Famille de la maison Canigiani (1507-1508), une toile monumentale qui adopte la parfaite composition pyramidale inspirée de Léonard de Vinci, où la douceur des regards entre l’Enfant Jésus, Jean-Baptiste et les saintes femmes touche à la perfection géométrique et humaine.
Enfin, l’école vénitienne trouve son maître incontesté en Titien ; le musée conserve notamment sa somptueuse allégorie de la Vanité (vers 1515) portraiturant une jeune femme au miroir d’une sensualité troublante, ainsi que son œuvre tardive radicale, Le Couronnement d’épines (1570), où ses touches de pinceau épaisses et presque abstraites révolutionnent la lumière et annoncent déjà la modernité picturale.
Reste la collection de la peinture flamande des XVIe et XVIIe siècles qui s’impose comme l’un des plus impressionnants sanctuaires du Baroque et du Maniérisme d’Europe du Nord.
Portée au zénith par la passion des souverains de la maison de Wittelsbach, cette section témoigne du basculement d’un art religieux traditionnel vers une exploration exubérante, charnelle et parfois satirique de la condition humaine.
Entre d’immenses compositions mythologiques destinées aux palais et des scènes de genre d’une intimité paysanne déconcertante, les salles de la pinacothèque munichoise plongent le visiteur au cœur de l’âge d’or des Pays-Bas méridionaux.
La figure herculéenne de Pierre Paul Rubens domine de façon absolue cette collection, le musée munichois abritant l’un des ensembles les plus denses au monde dédiés au maître d’Anvers.
Parmi les joyaux monumentaux qui forcent le regard, Le Grand Jugement dernier déploie une cascade spectaculaire de corps entrelacés dans un dynamisme typiquement baroque, tandis que la terrifiante Chasse à l’hippopotame et au crocodile illustre sa maîtrise unique du mouvement et de l’exotisme dramatique.
Dans un registre radicalement différent, le génie de Pieter Bruegel l’Ancien (XVIe siècle) éclate avec l’un de ses chefs-d’œuvre les plus célèbres, Le Pays d’Abondance (Schlaraffenland, 1567).
Cette œuvre satirique inestimable croque avec une ironie mordante un clerc, un paysan et un soldat vautrés dans la paresse, symbolisant les vices humains à travers un pays imaginaire où les aliments tombent directement dans la bouche des hommes.
En contrepoint de cette opulence et de ces allégories morales, la collection s’aventure avec une audace fascinante dans le réalisme cru de la peinture de genre, magnifiée par le pinceau d’Adriaen Brouwer.
L’Alte Pinakothek possède un ensemble unique de ce peintre marginal, admiré en son temps par Rubens et Rembrandt, qui excellait dans la représentation des bas-fonds de la société flamande.
Des toiles comme Bagarre de paysans dans une taverne ou ses portraits expressifs de fumeurs et de buveurs capturent l’énergie brute, la douleur et la vulgarité du peuple avec une technique picturale d’une virtuosité absolue. Ce dialogue constant entre le faste des commandes de Rubens, la verve moralisatrice de Bruegel et la vérité psychologique sans fard de Brouwer fait de la visite des galeries flamandes un voyage complet dans l’âme humaine.
On peut également découvrir le génie de Rembrandt qui occupe une place centrale grâce à un ensemble exceptionnel : le musée conserve en effet son saisissant Autoportrait de jeunesse (1629), empreint d’une incroyable intensité psychologique, mais surtout son célèbre Cycle de la Passion.
Cette série de cinq toiles (comprenant notamment L’Érection de la Croix et La Descente de Croix) fut commandée par le prince Frédéric-Henri d’Orange-Nassau et frappe par son dramatisme intimiste, où le jeu profond du clair-obscur exprime toute la douleur et la spiritualité humaine.
La section espagnole offre un contraste saisissant entre la ferveur religieuse et le naturalisme de la vie quotidienne. Le mysticisme exacerbé du Greco s’illustre magistralement dans son chef-d’œuvre Le Dépouillement du Christ (El Expolio), une composition vibrante aux couleurs acides et allongées caractéristiques du maître.
En contrepoint, la rigueur de la cour espagnole s’incarne dans le sobre Portrait d’un homme jeune de Diego Vélasquez.
Cependant, le peintre espagnol le mieux représenté à Munich reste Bartolomé Esteban Murillo : s’éloignant des thèmes strictement bibliques, ses célèbres scènes de genre comme Le Mangeur de melon et de raisin ou Les Enfants mangeant un gâteau dépeignent les enfants des rues de Séville avec une tendresse, une douceur lumineuse et une humanité bouleversantes.
L’école française témoigne des liens historiques et artistiques étroits entre la Bavière et la France. Le Grand Siècle classique y est représenté par les paysages idéalisés et baignés d’une lumière dorée de Claude Lorrain, ainsi que par la rigueur intellectuelle de Nicolas Poussin, dont le tableau Midas et Bacchus illustre à merveille la géométrie poétique des mythes antiques.
Le parcours bascule ensuite vers la légèreté et la sensualité du XVIIIe siècle avec les chefs-d’œuvre de François Boucher. Sa célèbre toile La Jeune Fille allongée (Ruhendes Mädchen ou Marie-Louise O’Murphy) incarne l’apogée de l’érotisme élégant et du style rococo, offrant une conclusion tout en grâce et en légèreté à cette immense pinacothèque.