Angkor, le temple Ta Prohm envahi par ses fromagers
Mercredi 31 janvier. Commencer la visite des temples d’Angkor par le Ta Prohm, c’est comme commencer le repas par le dessert… Mais c’est à ce prix, et seulement à ce prix, en faisant le circuit court à l’envers que j’éviterai la cohue des touristes chinois. Va donc pour le Ta Prohm !
Car si Angkor Wat est un concentré de beauté, de sérénité et d’harmonie, et le Bayon, un univers presque mystique, le Ta Prohm, encore prisonnier de sa gangue de fromagers et de frangipaniers, enserré dans la jungle, est lieu romantique et magique par excellence.
Car visiter le Ta Prohm, encore prisonnier par la jungle, c’est comme ressentir l’émotion des premiers explorateurs quand ils ont redécouvert les ruines d’Angkor. C’est bien ce sentiment qui m’habite quand je franchis pour la première fois les portes de ce temple. Marcher dans les pas des premiers archéologues du site et réaliser enfin un de mes plus vieux rêves d’enfant.
Car plus que les tours majestueuses d’Angkor Wat ou les visages mystérieux de Bayon, ce sont toujours ces arbres géants aux racines noueuses et envahissantes grimpant les murs de ce temple qui me viennent tout d’abord à l’esprit à l’évocation des temples d’Angkor. La puissance de la nature conjuguée au mysticisme de l’homme. Tel est le secret du Ta Prohm.
Au fur et à mesure de ma visite des temples, je vais essayer de glisser çà et là quelques notions de bases historiques pour mieux comprendre les temples qui se dressent devant moi. Il me faut donc remonter aux origines d’Angkor, cette glorieuse capitale de l’empire Khmer qui fut fondée au IXe siècle et perdura pendant plus de 500 ans, jusqu’à son déclin, au XIVe siècle.
C’est donc en 889 que le roi Yasovarman 1er, héritier des royaumes de Funan et de Chenla, fonde une capitale qui porte son nom… Pas vraiment du goût des Khmers, qui plus commodément vont appeler la ville par le nom d’Angkor, qui, en langue khmère, veut tout simplement dire « capitale ».
Mes premiers bas-reliefs. Je reste abasourdi par tant de grâce et de beauté qui se dégagent de ces corps sensuels. Tellement abasourdi que j’en perds le fil de mon histoire. Bon, je m’y colle, le site d’Angkor fut choisi pour sa proximité du grand lac Tonlé Sap, mais aussi pour ses collines, sa rivière Siem Reap et ses plaines fertiles permettant la culture du riz.
Le roi, dévot de Shiva, avait besoin d’une montagne sacrée pour y créer sa capitale (le mont Meru de la légende hindoue) et y installer les dieux. Et pour un coup d’essai, Yasovarman réussit un coup de maître puisque le choix de ce lieu ne sera jamais contesté par tous ses successeurs. Angkor était un lieu idéalement placé, capable de garantir la prospérité et l’invulnérabilité du royaume Khmer.
Après un court épisode de déménagement à Koh Ser, entre 921 et 944, pour une sombre histoire de partition du royaume entre les successeurs de Yasovarman 1er, Angkor redevient très vite la capitale des Khmers. Grâce notamment à l’œuvre de Rajendravarman II qui rétablit l’unité du royaume.
Plus de 100 ans plus tard, et après une période de troubles et de guerre, et seulement cinq ans après son avènement, le grand roi Javayarman VII, décide de faire construire, en 1186, le temple Ta Prohm.
Le Ta Prohm devint ainsi l’un des plus gigantesques temples du site d’Angkor. Difficile d’imaginer aujourd’hui, mais il y a huit siècles de ça, ce « monastère du roi » abritait 260 divinités, servies par 12.640 personnes. Et tous vivaient dans l’enceinte du temple, dans les 60 ha de cette ville dans la ville !
Un enchevêtrement de pierres, de tours, de temples, de branches, de racines et de troncs… Tel est aujourd’hui le Ta Phrom. Le charme inouï du Ta Phrom. Comme si en laissant délibérément la nature envahir les ruines de ce temple gigantesque, les archéologues avaient voulu mettre en scène la nature, sa puissance. Son génie.
Le Ta Phrom est plus qu’un temple, plus que de ces simples ruines, il est un spectacle vivant. Ici, plus que partout ailleurs dans le monde, on se sent aspiré par son pouvoir d’attraction. Marcher au milieu de ses pierres descellées, de ses blocs renversés, enjamber les racines des fromagers, c’est se fondre dans le Ta Phrom lui-même. Une expérience unique.
Car difficile d’imaginer ici que la tour centrale croulait sous les pierres précieuses, que les dignitaires du temple mangeaient dans de la vaisselle en or, qu’ils dormaient dans des draps de soie…
Pris dans le ballet de la visite, on est rapidement étourdi par tant de beauté. Et quand soudain, on se retrouve à l’air libre, libéré de la gangue de la jungle, debout face à l’un des bâtiments principaux du Ta Phrom, la surprise est totale.
Le ballet des danseuses, la sensualité de leur posture, ont un pouvoir hypnotique. On se sent comme happé par tous ces corps délicieux. Magique.
À la différence de la plupart des autres monuments d’Angkor, le Ta Prohm a été laissé dans un état proche de sa redécouverte au début du XXe siècle. Il a été choisi à cet effet par l’École française d’Extrême-Orient comme « concession au goût général pour le pittoresque ». Néanmoins beaucoup de travail a été nécessaire pour stabiliser les ruines et en permettre l’accès, afin de maintenir « cet état de négligence apparente ».
Au milieu des ruines, le fromager est la véritable star du site. Ses graines sont transportées par les oiseaux qui consomment ses fruits. Présentes dans leurs déjections, elles germent sur les murs, étendent leurs racines vers le sol en s’insérant entre les pierres qu’elles disloquent en grossissant.
Les racines sont alors comme le corps d’un immense serpent qui dévore les statues et les façades, les branches se frayant un passage à travers le monument, passant par les fenêtres et les portes, les disloquant quand elles ont assez de force.
Jayavarman VII est le seul roi khmer à avoir édifié deux grands temples : le Ta Phrom et le Preah Khan. LeTa Prohm fut dédié à la famille du roi : l’idole principale (Prajnāpāramitā, la personnification de la sagesse) a pris modèle sur sa mère, tandis que les deux temples satellites de la troisième enceinte étaient consacrés l’un à son guru (nord) et l’autre à son frère aîné (sud).
Le mariage des colonnettes, des motifs et des statues hypnotise littéralement. C’est incroyable.
Aux quatre coins du temple se trouvent des portes, dites gopuras, décorées chacune par des tours à quatre faces issues du style se rapprochant du temple d’Angkor Thom. Au total, l’ensemble du complexe dispose de cinq enceintes.
La visite du Ta Phrom se déroule ainsi : on passe successivement de la cinquième enceinte (la plus large) à la première (centrale). Derrière la cinquième enceinte, passée une série de douves, on trouve une terrasse envahie par de grands fromagers qui déforment la construction en grès. Passée la quatrième enceinte gardée par un nouveau gorupa, on accède à une cour qui mesure près de 40 m sur 55 m et est bordée de murs de latérite.
Une deuxième cour se présente derrière le troisième gorupa. Des tours isolées sont ornées par d’immenses arbres qui s’agrippent avec leurs racines. Certaines de ces tours ont cédé sous le poids des racines tout en prenant corps avec celles-ci. On y trouve également des frontons sculptés. On accède à un immense bâtiment rectangulaire fait de grès. On peut y voir des linteaux ornés de sculptures d’Apsara marquant le passage dans une salle consacrée aux danseuses.
La deuxième enceinte est marquée par une grande terrasse en grès, surélevée prolongeant le gopura que l’on a traversé. Dans cette enceinte devait se trouver plusieurs édifices monastiques. On en trouve encore quelques ruines près de l’entrée est. Cette entrée est entourée de douves mesurant 25 m de large et délimite un espace carré de 250 m du côté du temple principal. Le sanctuaire central est très endommagé. Il occupe la cour centrale.
Enfin, me voici dans la première enceinte. On voit un énorme tétramère nudiflora sur le côté gauche : un immense arbre accroché au toit de la galerie et qui semble l’écraser. Ses racines plongent vers le sol tout en supportant la toiture oppressée.