Visegrad, sous les arcades de l'ancien pont ottoman
Vendredi 17 juillet. Après Dobrun, on arrive naturellement à la tristement célèbre ville de Visegrad, en République Serbe de Bosnie, certes célèbre pour son pont Mehmed-Pacha Sokolovic, mais aussi pour avoir abrité l’une des campagnes de nettoyage ethnique les plus complexes et les plus impitoyables du conflit bosnien des années 90.
Autrefois multiculturelle, Visegrad comptait 63% de Bosniaques et 32% de Bosno-Serbes en 1991, mais dès l’année suivante les Bosniaques furent systématiquement chassés ou massacrés.
Et Visegrad est aujourd’hui devenue la vitrine du nationalisme serbe avec ses rues et ses monuments à la gloire de ses criminels de guerre ainsi qu’un étrange complexe touristique voulu par le cinéaste Emir Kusturica sur les lieux mêmes des tueries de 1992.
Dans la ville et ses environs, plusieurs centaines de civils bosniaques furent tués : 3.000 morts selon le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie : hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveau-nés.
Le plus souvent en les égorgeant ou en les exécutant d’une balle sur le pont Mehmed-Pacha Sokolovic avant de jeter leurs corps dans les eaux de la Drina.
C’est donc par mémoire de ces massacres, et pour ne pas fouler le pied du centre touristique créé par Kusturica à l’endroit même des tueries et du quartier musulman de la ville, que je déciderai de ne pas visiter la ville.
Je vais donc simplement m’arrêter un court instant sur les berges de la rivière Drina afin d’admirer simplement ce fameux pont ottoman construit par Mehmed-Pacha Sokolovic entre 1571 et 1577.
Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 2007, il a été conçu par le célèbre architecte ottoman Minar Siman (1489-1588) pour le grand vizir Mehmed-Pacha Sokolovic (1505-1579).
Source d’inspiration du roman Le pont sur la Drina (1945) d’Ivo Andric, cet ouvrage d’art a aussi été le lieu des terribles massacres de 1942 et 1992, événements que l’Unesco s’attache à ne jamais mentionner…
Le pont a été conçu afin de faciliter les échanges entre la Serbie et Raguse (Dubrovnik), mais ses berges étaient jugées inconstructibles du fait des violentes crues de la Drina.
Pour réaliser l’ouvrage, Mimar Sinan va mettre sept ans et profiter d’un budget illimité de la part de Mehmed-Pacha Sokolovic. Solidement construit, le pont est toutefois submergé en 1896. Les piles sont ébranlées et érodées, les parapets emportés.
L’ouvrage est restauré et renforcé en 1911-1912, mais en 1915, pour couvrir leur retraite face aux Austro-Hongrois, les armées serbes détruisent deux de ses piles. Le pont reste ainsi éventré pendant 25 ans.
En octobre 1943, il sert de lieu d’exécution aux tchetniks serbes qui massacrent les Bosniaques de Visegrad. Ces mêmes tchetniks demandent aux artificiers britanniques qui les accompagnent de dynamiter l’ouvrage.
Cette fois, la moitié du pont disparaît dans l’explosion, avant d’être reconstruite en 1950-1952. Il est même préservé du passage des camions quand en 1987, le pont Garc est construit un kilomètre en aval.
Long de 179,5 m, le pont possède onze arches de 11 à 15 m de largeur, ainsi qu’une rampe d’accès en biais de quatre arches sur la rive gauche de la Drina.
Le mur érigé au centre porte deux inscriptions rendant hommage à Mehmed-Pacha Sokolovic, précisant que ses ancêtres ne furent pas capables d’édifier une chose pareil au-dessus d’une rivière profonde et bruyante.
Il est aussi écrit que le pont fut “si bien construit que le passant en le traversant pourrait le voir comme une perle sur l’eau avec le ciel pour écrin”.