Sarajevo la belle, Sarajevo le phénix des Balkans
Vendredi 17 juillet. Après Visegrad et son superbe pont ottoman, je mets directement le cap vers Sarajevo, la capitale de la Bosnie-Herzégovine, qui nous accueille par un merveilleux panorama pris depuis les hauteurs de la ville.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que mon arrivée va s’avérer sportive, voire très sportive ! Et pour cause, mon appartement que j’ai loué sur Airbnb se trouve au sommet de l’une des collines de la ville et, pour y accéder, il me faut donc grimper tout là-haut.
Un véritable exercice de style, aussi périlleux que dangereux pour la voiture, car les pentes sont si raides que l’on ne peut monter qu’en première, chose que je vais apprendre à mes dépens. C’est bien simple, on se croirait à San Francisco !
Car une fois embarqué dans ce lacis de rues étroites qui grimpent avec des pourcentages parfois affolants, il me faut croiser et parfois m’arrêter pour laisser passer les autres automobiles.
Et le début de la montée va s’avérer si catastrophique que je vais manquer caler en plein milieu de la pente et rentrer dans la voiture qui me colle à l’arrière. Un véritable cauchemar dont je ne sais pas encore trop bien comment je m’en suis sorti !
Ajoutons à cela que ma carte SIM ne fonctionnait pas encore et que j’ai dû tourner dans le quartier avant de trouver enfin mon chemin ! Du coup, devant mes difficultés à circuler, mon hôte va me proposer très gentiment de me conduire lui-même avec sa voiture afin de me déposer en centre-ville et de venir me rechercher le soir. Merci à lui mille fois !
Lieu d’histoire par excellence, Sarajevo est connue en Europe depuis très longtemps pour être l’une des capitales intellectuelles des Balkans, mais aussi pour son histoire mouvementée et douloureuse.
Surnommée la Jérusalem d’Europe, c’est une petite capitale au charme incomparable. Enchâssée dans la montagne, la vieille ville offre au regard toute sa richesse historique et sa tradition de mixité absolument unique en Europe : depuis des siècles, musulmans, othodoxes, catholiques et juifs vivent ici.
Trouver dans la même rue à queques centaines de mètres d’écart, une mosquée, un temple orthodoxe, une église et une synagogue est une expérience aussi unique qu’intense.
La vieille ville de Sarajevo est divisée en quatre grands quartiers. A commencer par Bascarsija, le quartier ottoman, et ausis le plus vieux de Sarajevo. C’est le centre historique où l’on sort, se promène le soir et où se trouvent les plus anciens monuments de la ville, dont les plus importantes mosquées et la Bibliothèque nationale. Le quartier est presque entièrement piéton.
Autour du point central, la place aux Pigeons (Sebij), la vieille ville s’étend sur environ 1,5 km de diamètre, sur la rive droite de la rivière Maljacka. Ces faubourgs résidentiels aux allures de village peuvent être découverts à pied pour ceux que les pentes n’effraient pas.
Dans la continuité de la vieille ville, 500 m à l’est de Bascarsija, l’ancien quartier serafade d’El Cortijo a été complètement reconstruit au XIXe siècle. De part et d’autre de la rue commerçante de Ferhadija, de ruelles courent vers la rivière ou la montagne et cachent de bonnes adresses de bars et restaurants.
Dans la continuité de la rue Mula Mustafe Baseskije, la rue du maréchal Tito donne son nom à ce quartier construit durant l’empire austro-hongrois. Ce périmmètre abrite tous les bâtiments officiels et les cinémas, bars et boîtes de nuit importants.
Au nord du quartier a été construit le complexe olympique de 1984. Au sud, sur la rive gauche de la rivière Maljacka, se trouve le centre commercial Skenderija et le vieux cimetière juif.
Mais avant de visiter la ville, il me semble vraiment important d’évoquer rapidement l’histoire de Sarajevo, indissociable de l’architecture de la ville, et véritablement utile pour comprendre cette cité unique des Balkans.
La vallée de Miljacka est habitée dès l’âge du néolithique par les populations de la culture de Butmir. L’Empire romain s’établit ensuite dans la région et développe une colonie importante autour des sources thermales d’Ilidža.
Durant la période médiévale, le territoire intègre le Royaume de Bosnie sous la forme d’un ensemble de villages et d’une place forte nommée Vrhbosna. Ce site chrétien comprend des églises et un marché local actif mais ne constitue pas encore une véritable structure urbaine unifiée.
L’histoire moderne de la cité débute officiellement en 1461 après la conquête de la région par l’Empire ottoman.
Le premier gouverneur de Bosnie, Isa-beg Ishakovic, transforme le bourg médiéval en une ville islamique qu’il nomme Sarajevo, d’après le terme turc saray signifiant le palais.
Le haut fonctionnaire fait construire les infrastructures fondatrices de la cité comme la mosquée de l’Empereur, un pont d’accès sur la Miljacka, un marché public, des bains thermaux ainsi qu’un caravansérail pour loger les marchands. Ces aménagements centralisent le pouvoir et transforment la vallée en un carrefour économique balkanique.
La ville connaît son apogée économique et culturel sous le mandat du gouverneur Gazi Husrev-beg à partir des années 1520. Ce grand bâtisseur dota la cité d’un réseau monumental de fondations pieuses comprenant la célèbre mosquée Gazi Husrev-beg, une école théologique, une bibliothèque et le marché couvert du Bezistan.
Durant cette période, la cité devient la plus grande et la plus riche métropole d’Europe ottomane après Constantinople, comptant plus de 80.000 habitants.
La tolérance religieuse de l’administration permet également l’accueil des Juifs séfarades expulsés d’Espagne, qui fondent leur quartier aux côtés des communautés musulmane, orthodoxe et catholique.
La prospérité de la capitale s’arrête brutalement en octobre 1697 lors de la grande guerre turque. Le prince autrichien Eugène de Savoie mène un raid militaire fulminant et s’empare de la cité, qu’il fait entièrement incendier avant de battre en retraite.
Les flammes détruisent la quasi-totalité des structures en bois, les bibliothèques et les archives historiques du gouvernement. La ville ne se relèvera jamais complètement de ce désastre et perd son statut de capitale provinciale au profit de Travnik jusqu’au milieu du XIXe siècle.
À la suite du congrès de Berlin de 1878, l’Empire austro-hongrois prend le contrôle de la Bosnie-Herzégovine. Les architectes viennois modernisent Sarajevo en combinant l’urbanisme occidental et le style néo-mauresque, comme en témoigne le bâtiment de la bibliothèque nationale (Vijecnica).
La ville devient un laboratoire technique avec l’installation du premier réseau de tramway électrique d’Europe. Cette période d’expansion bascule le 28 juin 1914, lorsque l’archiduc François-Ferdinand est assassiné par Gavrilo Princip sur le pont Latin. Cet événement déclenche le mécanisme diplomatique qui mène à la Première Guerre mondiale.
Après 1918, Sarajevo est intégrée au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, rebaptisé plus tard Royaume de Yougoslavie. Durant la Seconde Guerre mondiale, la ville subit l’occupation des forces de l’Axe et l’intégration à l’État indépendant de Croatie des Oustachis avant sa libération par les partisans en 1945.
Sous le régime socialiste de Josip Broz Tito, la cité devient la capitale de la République socialiste de Bosnie-Herzégovine et connaît une forte industrialisation. Cet ancrage moderne et multiculturel culmine en février 1984, lorsque la ville accueille avec succès les XIVes Jeux Olympiques d’hiver, projetant l’image d’une Yougoslavie unie et festive.
La déclaration d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine en 1992 plonge la ville au cœur de la guerre de Bosnie. Les forces de l’armée de la République serbe de Bosnie encerclent la cité et entament le siège de Sarajevo, qui s’étend du 5 avril 1992 au 29 février 1996.
D’une durée de 1 425 jours, ce blocus militaire devient le plus long de l’histoire de la guerre moderne. Les bombardements quotidiens et les tirs de snipers causent la mort de plus de onze mille personnes et endommagent lourdement le patrimoine architectural. Les habitants survivent grâce à l’aide humanitaire et au creusement d’un tunnel secret sous la piste de l’aéroport pour acheminer les vivres.
La signature des accords de Dayton à la fin de l’année 1995 met fin aux hostilités et consacre Sarajevo comme capitale de la Bosnie-Herzégovine souveraine. Un vaste programme de reconstruction internationale permet de restaurer les édifices historiques détruits, à l’image de la mosquée de Gazi Husrev-beg et de la bibliothèque Vijecnica.
Partons à la visite de Sarajevo. A commencer par le Bezistan de Brusa, un marché couvert historique érigé en 1551 au cœur de la Bašcaršija, le vieux bazar de Sarajevo.
Sa construction est ordonnée par Rustem-pacha Opukovic, grand vizir et gendre du sultan Soliman le Magnifique.
L’édifice doit son nom à la ville turque de Bursa (historiquement orthographiée Brusa), d’où provenaient les précieuses étoffes et la soie commercialisées dans ses galeries. Contrairement à d’autres bazars de la ville, on y vendait également de petits meubles et des ustensiles ménagers.
La structure en pierre se distingue par un plan rectangulaire massif mesurant 29,5 mètres sur 20,5 mètres. Le toit de l’édifice est reconnaissable à ses six dômes principaux complétés par deux coupoles plus petites.
À l’intérieur, de lourds piliers en pierre soutiennent les voûtes, qui servaient autrefois à abriter des documents d’archives et des sceaux officiels. Le bâtiment possède quatre entrées orientées vers les quatre points cardinaux, reliant entre elles les différentes rues artisanales du quartier.
A deux pas de là se dresse la magnifique mosquée Gazi Husrev-Bey, qui se trouve à environ 100 m de la place Sebilj.
Cette mosquée est construite en 1530 à Sarajevo sous la direction de l’architecte en chef de l’Empire ottoman, Adžem Esir Ali. Le projet est entièrement financé par le gouverneur provincial Gazi Husrev-beg, figure majeure du développement de la Bosnie.
L’édifice est conçu comme le cœur d’un vaste complexe socio-religieux comprenant une école théologique, des bains et un marché couvert. Sa structure monumentale s’impose immédiatement comme l’exemple le plus abouti d’architecture ottomane classique dans l’ensemble des Balkans.
Le monument subit de lourds ravages au cours des siècles, à commencer par le raid du prince autrichien Eugène de Savoie en 1697. Le grand incendie provoqué par ses troupes détruit les décors intérieurs, les tapis et la bibliothèque adjacente.
En 1879, un autre incendie accidentel ravage le quartier historique de la Bašcaršija et endommage de nouveau la mosquée. À chaque catastrophe, les autorités et les fidèles locaux financent des travaux de restauration qui modifient parfois les peintures murales d’origine.
À la fin du XIXe siècle, sous l’administration de l’Empire austro-hongrois, le site bénéficie d’une réhabilitation technique importante. En 1898, la mosquée Gazi Husrev-bey devient le tout premier édifice religieux musulman au monde à être équipé d’un système d’éclairage électrique.
Un minaret haut de quarante-cinq mètres sert de point de repère visuel tandis qu’une tour de l’horloge (Sahat-kula) voisine indique les heures des prières selon le calendrier lunaire.
L’accès au sanctuaire s’effectue par un portique monumental soutenu par quatre colonnes massives en marbre précieux. Ce auvent est couronné par cinq petites coupoles qui protègent le portail d’entrée en bois sculpté et incrusté de nacre.
Sur le flanc droit de l’édifice s’élève le minaret principal, une tour de pierre fine et élancée haute de quarante-cinq mètres. Un escalier intérieur en colimaçon permet d’accéder au balcon circulaire richement sculpté de stalactites de pierre, appelées muqarnas, d’où le muezzin lançait autrefois l’appel à la prière.
Après avoir emprunté sur une centaine de mètres une rue très commerçante, on tombe nez-à-nez avec la cathédrale du Sacré-Coeur de Sarajevo.
Construite entre 1884 et 1889, elle s’impose comme le cœur spirituel de l’archidiocèse de Sarajevo et le symbole du renouveau de la communauté catholique en Bosnie-Herzégovine.
L’édification de ce sanctuaire monumental est initiée par Josip Štadler, le premier archevêque de la ville après le passage de la région sous administration austro-hongroise. Le monument est pensé pour marquer l’intégration de la cité dans l’espace culturel de l’Europe centrale, tout en coexistant avec les édifices des autres confessions de la capitale.
Les plans de l’édifice sont confiés à l’architecte franco-allemand Josip Vancaš, qui s’est inspiré de l’église de l’Iles de Notre-Dame à Dijon pour concevoir la façade. La structure adopte un style architectural néo-gothique épuré, combiné à des éléments romans occidentaux.
La façade principale en pierre calcaire jaune et grise est encadrée par deux hautes tours jumelles de 43 mètres, surmontées de flèches pointues recouvertes de tôle. Au-dessus du portail d’entrée principal, une grande rosace centrale éclaire l’intérieur de la nef, tandis qu’une statue du Sacré-Cœur de Jésus domine le porche.
L’intérieur de la cathédrale s’organise selon un plan de basilique classique à trois nefs, long de plus de quarante mètres. La décoration intérieure, également conçue par Vancaš, se distingue par la richesse de ses peintures murales et de ses sculptures en marbre de l’île de Brac.
Les cinq grands vitraux de l’abside, réalisés dans les ateliers de la maison tyrolienne de peinture sur verre à Innsbruck, représentent des scènes bibliques majeures. Le maître-autel en marbre blanc abrite une statue du Christ, tandis que le sol de la nef est recouvert de dalles de pierre importées de Vienne.
Le monument est sévèrement endommagé par les éclats d’obus et les tirs d’artillerie lourde durant le siège de Sarajevo entre 1992 et 1995. Les toitures et les vitraux historiques subissent des destructions majeures, qui sont réparées dès la fin de la guerre grâce à des fonds de solidarité internationaux.
Après la cathédrale, nos pas nous ramènent invariablement vers la rivière Miljacka, ce qi nous amène tout naturellement au bâtiment le plus célèbre de Sarajevo, Vijecnica, l’ancienne salle du conseil devenu aujourd’hui bibliothèque nationale de Bosnie.
Vijecnica est inauguré en 1896 pour servir d’hôtel de ville à Sarajevo sous l’administration austro-hongroise. L’architecte tchèque Karel Parík dessine les premiers plans, mais le projet est finalisé par Alexander Wittek et Ciril Ivekovic.
Les concepteurs adoptent le style architectural pseudo-mauresque, inspiré des monuments islamiques du Caire et de l’Andalousie.
Cet édifice monumental en briques jaunes et rouges s’impose immédiatement comme le symbole de la fusion entre l’urbanisme occidental et l’héritage oriental de la cité.
Le monument change de fonction après la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Les autorités yougoslaves décident d’y installer la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine.
Les salles d’apparat et les bureaux administratifs sont transformés pour accueillir des millions de volumes, des manuscrits rares et des incunables précieux. Le bâtiment devient le cœur de la vie intellectuelle et académique de la république, protégeant les archives littéraires de l’ensemble des communautés culturelles du pays.
Durant la guerre de Bosnie, la bibliothèque est délibérément ciblée par les tirs d’artillerie lourde dans la nuit du 25 au 26 août 1992. Les obus incendiaires provoquent un feu gigantesque qui ravage l’intégralité de la structure intérieure en bois et fait s’effondrer la grande coupole de verre.
Plus de deux millions de livres, de cartes géographiques et de manuscrits orientaux uniques sont réduits en cendres. Les images des citoyens et des bibliothécaires tentant de sauver les œuvres sous les tirs des snipers font le tour des télévisions du monde entier.
Un petit mot quand même sur belle place Sebilj et sa fontaine, qui correspond à la place centrale de la Bašcaršija, le vieux bazar de Sarajevo.
Le mot sebilj désigne une fontaine publique en forme de kiosque, un élément urbain traditionnel hérité de l’architecture islamique ottomane.
La première fontaine du site est édifiée en 1753 sous la direction du pacha Mehmed-beg Kukavica, afin de distribuer gratuitement de l’eau potable aux passants et aux marchands de la Caršija. Ce monument originel en pierre et en bois est entièrement détruit par un grand incendie accidentel en 1852.
La fontaine que l’on observe aujourd’hui au milieu de la place est construite en 1891, durant la période d’administration austro-hongroise.
Le gouvernement confie la conception du projet à l’architecte tchèque Alexander Wittek, figure majeure du style pseudo-mauresque dans la région.
L’artiste imagine un kiosque en bois de forme octogonale, reposant sur une base en pierre de taille fine et surmonté d’un dôme en cuivre en forme de bulbe.
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