Pourquoi visiter Šibenik ?
Comment visiter Šibenik ?
Sibenik – La belle endormie au charme inouï
Lundi 27 juillet. Pendant toute ma prime jeunesse, Sibenik fut pour moi le nom d’une très bonne équipe de basket, mais voici qu’aujourd’hui elle m’apparaît comme une ville à part entière, et il faut bien l’avouer, comme l’une des plus belles que j’ai pu visiter au cours de mon voyage dans les Balkans.
Ici, nul besoin de se garer très loin pour rejoindre le centre historique, et dès les premières secondes, on comprend que la ville ne souffre pas du tourisme de masse comme le sont Dubrovnik ou Split.
Peuplée de seulement 34.000 habitants, la ville est donc restée à l’écart du flot de touristes de la côte dalmate. Et son extraordinaire architecture médiévale est donc très bien préservée, tout comme son atmosphère paisible.
Et le joyau qu’elle renferme en son sein n’est autre que sa cathédrale. Mais comme les choses sont bien faites dans cette ville, pour y parvenir, il nous faut d’abord arpenter ses ruelles étroites et ses placettes qui renferment elles aussi quelques trésors, dont pas moins de 22 églises.
Car contrairement à de nombreuses villes du littoral dalmate, Sibenik ne fut pas fondée par les Grecs ou les Romains, mais par le roi croate Petar Kresimir IV, au XIe siècle.
Il choisit le site en raison de sa position stratégique, dans une baie abritée entre Zadar et Split, relié à la mer par une étroite voie d’eau.
Durant trois siècles, la ville changea plusieurs fois de mains entre Byzantins, Vénitiens et Hungaro-Croates.
En 1412, Sibenik tombe dans l’escarcelle de Venise et restera sous sa domination jusqu’à la chute de la République, en 1797.
Durant toute cette période, les Ottomans attaqueront la ville par sept fois sans jamais réussir à s’en emparer. La peste fera également de terribles ravages au XVIIe siècle, comme partout en Europe.
En 1797, la chute de Venise, provoquée par les victoires napoléoniennes contre les Autrichiens en Italie, fut entérinée par le traité de Campo-Formio. Autorités et habitants de Sibenik en profitèrent pour demander leur rattachement à l’Autriche.
Puis en 1806, la France récupéra la ville et tenta de séduire les habitants en construisant des routes et un hôpital, en améliorant l’agriculture et l’instruction, etc.
Les Autrichiens récupérèrent encore Sibenik en 1813 et l’acquisition fut ratifiée par le traité de Vienne de 1815.
Un siècle plus tard, rebelote, après la défaite de la Première Guerre mondiale et disparition de l’empire austro-hongrois, l’Autriche dut céder à son tour la ville à l’Italie de 1918 à 1921. Mais à la faveur du traité de Rapallo, Sibenik put enfin être partie prenante du royaume de Yougoslavie.
Les troupes italiennes occupèrent de nouveau toute la région en 1941, remplacées par les troupes allemandes en 1943. La ville subit alors à plusieurs reprises de violents bombardements anglo-américains. Enfin, les partisans de Tito délivrèrent la ville en novembre 1944.
Après la guerre, Sibenik devint l’un des grands ports de l’Adriatique et une cité industrielle. La proclamation de l’Indépendance en 1991 sonna le glas de cette prospérité.
L’armée et les milices serbes bombardèrent les usines, ce qui stoppa dramatiquement la production d’aluminium. Aujourd’hui, la ville reprend des couleurs grâce au tourisme et ses nombreux festivals de qualité en été.
Aujourd’hui, l’architecture de style Renaissance et les rues pavées de marbre du quartier historique transportent les visiteurs dans une époque révolue, tandis que la gastronomie et ses festivals l’ancrent dans le XXIe siècle.
De la Riva, la promenade en bord de mer de Sibenik, un escalier conduit à un joyau d’architecture unique en son genre : la cathédrale Saint-Jacques, l‘une des plus fascinantes de Croatie et le plus bel exemple de transition gothico-Renaissance du pays.
Construite entre 1431 et 1535, cette cathédrale témoigne des échanges intenses dans le domaine des arts monumentaux entre l’Italie du Nord, la Dalmatie et la Toscane aux XVe et XVIe siècles.
Ce monument exceptionnel a la particularité unique d’avoir été édifié entièrement en pierre, sans aucun liant de mortier ni charpente en bois, une prouesse technique qui en fait une structure architecturale révolutionnaire pour son époque.
Le processus de construction s’est déroulé en trois phases successives, reflétant la transition stylistique du gothique tardif vers la Renaissance.
La première phase a débuté sous la direction de maîtres vénitiens et locaux qui ont posé les bases de l’édifice dans un style gothique vénitien.
C’est cependant la nomination de l’architecte Giorgio da Sebenico (Juraj Dalmatinac) en 1441 qui a transformé le destin du projet. Il a introduit un plan cruciforme et a appliqué des techniques de construction novatrices, avant que Niccolò di Giovanni Fiorentino ne reprenne le flambeau en 1475 pour achever les parties supérieures, notamment la majestueuse coupole, dans un style purement Renaissance.
L’innovation architecturale majeure de la cathédrale réside dans sa méthode d’assemblage structurel.
Giorgio da Sebenico a conçu un système de dalles et de nervures en pierre de l’île de Brac imbriquées les unes dans les autres par des rainures et des languettes, selon un principe similaire à la menuiserie.
Les murs, les voûtes et le toit de la cathédrale forment ainsi un ensemble autoportant d’une cohérence géométrique parfaite. Cette technique unique a permis de s’affranchir des structures de soutien traditionnelles en bois, rendant l’édifice particulièrement résistant et visuellement aérien.
À l’extérieur, l’élément décoratif le plus célèbre et le plus original est la frise de 71 têtes sculptées qui ceinturent les absides de la cathédrale. Réalisées par Giorgio da Sebenico, ces sculptures en pierre représentent des portraits réalistes d’hommes, de femmes et d’enfants de l’époque.
Loin des représentations idéalisées ou des figures religieuses conventionnelles du Moyen Âge, ces visages affichent des expressions humaines d’une grande vivacité, allant de la sérénité à la colère, marquant une rupture humaniste propre à l’esprit de la Renaissance.
L’intérieur de la cathédrale impressionne par son harmonie et la qualité de ses éléments sculptés, notamment le baptistère situé sous l’abside sud. Ce dernier est considéré comme l’un des sommets de l’art dalmate.
Conçu par Giorgio da Sebenico, le baptistère combine une structure gothique tardive avec une profusion de détails décoratifs de la Première Renaissance, comprenant des angelots (putti), des feuilles d’acanthe et une magnifique voûte plate sculptée en relief, créant une atmosphère à la fois intime et grandiose.
La façade occidentale de la cathédrale, avec son grand portail et sa rosace gothique, complète cet ensemble unique en s’ouvrant sur la place principale de Šibenik.
De plus, la cathédrale possède des entrées magistrales, notamment le Portail des Lions, flanqué de sculptures d’Adam et Ève et surmonté de statues de saints, mêlant la rigueur du gothique tardif à l’élégance de la Première Renaissance.
La a nef centrale s’élève de manière majestueuse, flanquée de deux nefs collatérales plus basses. Les grandes arcades qui séparent les nefs reposent sur de robustes piliers gothiques surmontés de chapiteaux richement sculptés de motifs végétaux.
La voûte en berceau de la nef centrale est entièrement constituée de lourdes dalles de pierre polie. Ces dalles s’imbriquent si parfaitement qu’elles forment une surface lisse et continue, donnant l’illusion d’une voûte légère, presque suspendue dans les airs.
Érigée au-dessus de la croisée du transept, la majestueuse coupole est l’œuvre de l’architecte Niccolò di Giovanni Fiorentino, qui a repris le chantier après la mort de Giorgio da Sebenico.
Hormis la cathédrale, Sibenik recèle d’innombrables petits trésors. Il faut savoir se perdre (mais a-t-on vraiment le choix ?) dans ses ruelles pour découvrir ici une église du XIe siècle, une autre du XVIIe quelques marches plus bas, de jolies petites places ou encore de belles demeures aristocratiques et de petits palais de style gothico-Renaissance.
Certes, on ne retrouve pas l’homogénéité de l’architecture de Dubrovnik ou de Split, mais il n’est pas rare de voir de superbes portes ou consoles en pierres anciennes cohabiter avec des éléments contemporains incongrus.
Au sommet de la colline de Sibénik se dresse le château Saint-Michel, dominant le quartier médiéval, avec ses vestiges du XVIe siècle. Depuis la plus haute terrasse, on a une belle vue sur la vieille ville, la forêt de tuiles rouges, les églises, la cathédrale, les deux presqu’îles enserrant le canal Saint-Antoine.
Plus haut encore, se dressent les ruines de l’imposante forteresse Trdava Barone, gardien de la cité médiévale, qui fut à maintes reprises attaquée par les Ottomans.
En revenant dans la ville, on peut s’attarder à l’église Sainte-Barbara, de style gothique (1447), dont un petit musée abrite quelques sculptures, gravures, peintures diverses. Dont un magnifique polyptyque de Blaz Jurjev, du XVe siècle, représentant une Vierge à l’enfant entourée de saints.
À voir également, l’église Saint-Jean, édifice gothico-Renaissance de la fin du XVe siècle. La rampe à balustre ciselée est signée Nicolas le Florentin. Beau linteau représentant saint Jean dans le désert. Le clocher abrita en 1648 le premier carillon de cloches mécaniques de la région.
À deux pas, ne pas manquer non plus l’église Uspenie-Mère-de-Dieu, édifice baroque des XVIIe et XVIIIe siècles. Rugueuse façade de pierre rehaussée d’un élégant campanile avec deux balcons en cul-de-lampe.
Ce sont les autorités napoléoniennes qui l’affectèrent au culte orthodoxe. À l’intérieur, belle iconoclaste de 1827 et nombreuses icônes de style italo-crétois.
À force de se perdre à travers les ruelles de la ville, de voler d’escalier en escalier, on parvient enfin à l’ancienne église Saint-Laurent connue pour abriter un merveilleux jardin méditerranéen.
Pour trouver cette église, il m’aura fallu parcourir des kilomètres de ruelles et de venelles pour finalement y tomber à peu près par hasard après avoir demandé cinq ou six fois mon chemin à des touristes aussi perdus que moi !
Et aujourd’hui l’église Saint-Laurent ne conserve que le nom car elle abrite désormais un merveilleux petit café où on déguste des pâtisseries faites maison et de délicieux macarons. Un vrai délice.
Le temps de s’installer à la terrasse et de commander un délicieux petit smoothie également fait maison et me voilà à remonter les allées de ce petit jardin méditerranéen.
Conçu par le paysagiste Dragustin Kis, récompensé pour son oeuvre, cette reconstitution d’un jardin médiéval embaume l’air ambiant par le parfum des plantes aromatiques et médicinales.
Pendant près de 100 ans, ce jardin monastique est resté totalement à l’abandon et envahi par la végétation. C’est en 2007 qu’il a été entièrement restauré et rouvert au public.
Fidèle aux concepts des jardins de monastères du Moyen Âge, le lieu est agencé selon une géométrie stricte en forme de croix.
Les allées cruciformes délimitent quatre grands rectangles parfaits. Cette division symbolise l’ordre divin, le microcosme et les quatre coins du monde.
Bordés par de petites haies de buis impeccablement taillées, les parterres abritent plus de 150 espèces de plantes médicinales, aromatiques et condimentaires que les moines utilisaient autrefois pour se soigner et cuisiner.
En vous promenant, vous sentirez les effluves de thym, de romarin, de sauge, de lavande et de roses anciennes. Le jardin abrite aussi des figuiers, des grenadiers, des cyprès et des capres sauvages qui poussent dans les interstices des murs de pierre.
Voilà pour cet monastère franciscain de Saint-Laurent, fondé au XVIIe siècle (vers 1650). Il ne me reste plus qu’à redescendre la colline de Sibenik pour regagner ma voiture et prendre la route de Skradin.
En chemin, on peut aussi s’arrêter au couvent Saint-François, construit au XIVe siècle et d’une grande sobriété. À l’intérieur de l’église, ne manquez pas le superbe plafond à caissons de 1674 et quatre beaux autels en bois sculpté de 1640. Trois d’entre eux sont peints par Matej Ponzoni, l’artiste dalmate le plus célèbre du XVIIe siècle.
Enfin, on pourra aussi s’arrêter, près de la cathédrale, à l’ancien hôtel de ville et sa belle loggia. Édifice Renaissance typique construit en 1533.
Fort bien reconstruit après les terribles bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Une belle série d’arcades qui abrite aujourd’hui un restaurant chic. Dans la loggia au-dessus étaient traitées les affaires judiciaires.