Split, dans l’ombre du palais de l’empereur Dioclétien

Split, dans l'ombre du palais de l'empereur Dioclétien

Lundi 27 juillet. Plus que Dubrovnik encore, de par ma passion pour l’antiquité, je rêvais un jour de pouvoir visiter Split, indissociable de l’histoire de l’empire romain.

Mais il faut bien l’avouer, l’afflux insensé de touristes, voire la cohue qui régnait dans l’ancien palais de l’empereur Dioclétien, envahi par des armées de touristes débarqués des grands paquebots de croisière ont fini par me rendre l’expérience tout à fait désagréable.

Autant le dire tout de suite, j’espère bien y retourner un jour, mais pas en plein été et à des heures très matinales ou lorsque les cars et les paquebots auront quitté les quais de Split. À bon entendeur salut !

Dommage car cette journée promettait le meilleur, je trouvais une place de parking où me garer à 500 mètres du centre historique et remontais tranquillement les quais pour accéder au centre-ville.

Et avant d’attaquer frontalement le centre historique, je vais d’abord remonter la fameuse rue Marmontova, parallèle à la vieille ville qui conduit tout naturellement à Riva, le front de mer de Split.

Une fois arrivé devant la rade de Split, je choisis d’abord de faire un tour par la magnifique place de la République.

Cette place fut conçue au XIXe siècle sous l’impulsion du maire Antonio Bajamonti. Elle est bordée sur trois côtés par de magnifiques bâtiments néo-renaissance aux façades rouge néo-vénitien, ornés d’imposantes arcades qui rappellent la célèbre place Saint-Marc de Venise.

Ouverte sur la mer sur son quatrième côté, cette place monumentale exhale un parfum d’Italie et sert aujourd’hui de scène prestigieuse pour de grands événements culturels, notamment le Festival de musique de Split qui s’y tient chaque été.

Très honnêtement, cette place est magnifique, et bizarrement boudée par les touristes qui se précipitent vers l’ancien palais de Dioclétien.

Ses trois grands palais néo-Renaissance d’un rouge vif et ses arcades rappellent directement la place Saint-Marc de Venise et peut-être un peu la place principale de Nice.

Antonio Bajamonti, qui fut maire de Split de 1860 à 1880, fit d’abord construire un grand théâtre (le théâtre Bajamonti, détruit plus tard par un incendie), puis les ailes latérales des palais que l’on admire aujourd’hui.

Mais contrairement à la place Saint-Marc de Venise qui est fermée, la place de la République de Split possède une structure en “U”.

Elle est encadrée par des bâtiments sur trois côtés, mais son quatrième côté s’ouvre entièrement sur la Riva et la mer Adriatique.

Du coup, après avoir la place de la République, on se retrouve rapidement devant la mer et les quais qui donnent sur la mer Adriatique. C’est ici que commence la Riva, le front de mer de l’ancienne cité de Dioclétien.

Entièrement réaménagée au milieu des années 2000 avec un design moderne et épuré, elle est rythmée par une enfilade de grands palmiers, des bancs design et des auvents blancs qui protègent les terrasses du soleil.

Ce large boulevard maritime constitue le premier aperçu de la ville pour les voyageurs qui débarquent des ferries en provenance des îles environnantes, offrant un contraste entre l’azur de l’Adriatique et la pierre blanche avec laquelle fut bâtie la ville historique.

Autant le dire tout de suite, la Riva est l’endroit où il faut être vu à Split car les terrasses de cafés et de restaurants y sont très nombreuses, et ce, malgré la chaleur intense qui se dégage de cette artère (trop) minérale.

C’est l’endroit privilégié pour s’adonner à la fjaka, cet état d’esprit typiquement dalmate qui consiste à savourer la douceur du moment présent en ne faisant absolument rien.

Du matin jusqu’à tard le soir, les terrasses de cafés y sont bondées d’habitants venus pour la traditionnelle dir (la promenade rituelle en bord de mer), pour lire le journal, discuter des dernières actualités sportives de l’équipe de football de l’Hajduk Split ou simplement regarder les passants.

L’histoire de la Riva remonte à l’époque de la construction du Palais de Dioclétien, il y a 1 700 ans, lorsque la mer venait frapper directement les murs de la résidence impériale.

Les fondations de la promenade actuelle ont été véritablement jetées au début du XIXe siècle sous l’occupation française, lorsque le maréchal Marmont, gouverneur de Napoléon dans la région, décida de combler une partie du littoral pour créer un véritable quai moderne.

Au fil des régimes et des époques, la Riva a changé plusieurs fois de nom et de visage, mais elle a toujours conservé sa fonction essentielle de trait d’union entre la cité historique et le grand large.

Me voilà enfin aux portes du palais de Dioclétien, mais avant d’y pénétrer, en tournant autour des ruines de la vieille ville, des ruelles du quartier vénitien, il m’apparaît important d’évoquer la création de la cité impériale, indissociable de l’architecture de ville historique.

Bien avant que Split ne devienne une cité, l’histoire de la région s’écrit sous l’influence des navigateurs grecs et des tribus illyriennes qui peuplent la côte dalmate.

Dès le IIIe siècle avant J.-C., les Grecs de l’île d’Issa (l’actuelle Vis) fondent le comptoir commercial d’Aspálathos, nommé ainsi en référence à l’apalat, un buisson de genêt odorant qui recouvre alors les collines environnantes.

Au fil des guerres illyriennes, la République romaine étend son hégémonie sur la région et choisit de développer la cité voisine de Salone (située à seulement six kilomètres au nord de l’actuel Split).

Devenue la capitale de la province romaine de Dalmatie sous Jules César, Salone se transforme rapidement en une métropole florissante et cosmopolite de plus de 60 000 habitants, dotée de thermes, de temples et d’un immense amphithéâtre, éclipsant totalement le petit port d’Aspálathos qui reste alors une paisible zone rurale.

Le destin du site bascule de manière spectaculaire à la fin du IIIe siècle de notre ère grâce à l’ascension d’un enfant du pays. Né à Salone dans une famille modeste, le soldat de génie Dioclétien gravit tous les échelons militaires jusqu’à être proclamé empereur romain en 284 après J.-C.

Soucieux de stabiliser un Empire en crise, il instaure la Tétrarchie (un gouvernement à quatre chefs) et entreprend de vastes réformes politiques. Sentant le poids des années et de la maladie, Dioclétien prend une décision unique dans l’histoire romaine : abdiquer volontairement pour finir ses jours dans sa région natale.

Vers l’an 295 après J.-C., il ordonne le lancement d’un chantier titanesque au bord d’une baie abritée d’Aspálathos, mobilisant les meilleures ressources de l’Empire pour bâtir la résidence de sa retraite, là même où s’élèvera plus tard le cœur historique de Split.

Pendant dix ans, des milliers d’esclaves et d’artisans s’activent pour ériger une gigantesque structure fortifiée qui combine la magnificence d’une villa impériale et la rigueur d’un camp militaire romain (castrum).

Les matériaux utilisés témoignent de la folie des grandeurs du souverain : la pierre blanche d’une pureté exceptionnelle est extraite des carrières de l’île voisine de Brac, le marbre de haute qualité est importé d’Italie et de Grèce, tandis que des colonnes de granit et de véritables sphinx égyptiens vieux de 3 500 ans sont acheminés depuis Louxor pour décorer les cours d’apparat.

Le complexe, qui s’étend sur près de 30.000 mètres carrés, est ceinturé de remparts massifs de plus de deux mètres d’épaisseur et flanqué de seize tours défensives.

Les portes monumentales de la forteresse — la Porte d’Or, la Porte d’Argent et la Porte de Fer — contrôlent les accès terrestres, tandis que la Porte de Bronze s’ouvre directement sur la mer pour permettre l’approvisionnement discret des cales du palais.

En mai 305 après J.-C., Dioclétien officialise son abdication et s’installe définitivement dans son palais achevé.

La structure interne reflète la dualité du complexe : la partie nord est réservée à la garde prétorienne, aux domestiques et aux manufactures de textile, tandis que la partie sud, tournée vers la mer, abrite les luxueux appartements impériaux, les thermes privés et les espaces cultuels.

C’est au cœur du Péristyle, la grande cour d’honneur monumentale, que l’ancien empereur reçoit ses de rares visiteurs officiels, apparaissant tel un dieu vivant sous les arches de son protone.

Malgré les suppliques de ses anciens co-empereurs qui le supplient de reprendre le pouvoir pour mettre fin aux guerres civiles, Dioclétien refuse catégoriquement, affirmant préférer cultiver ses choux dans les jardins de son palais.

C’est dans cette retraite dorée qu’il s’éteint, vers 311 ou 316 après J.-C., son corps étant alors déposé au centre d’un somptueux mausolée octogonal érigé au sein même du complexe.

Après le décès de Dioclétien, le palais conserve son statut de propriété impériale pendant près de trois siècles, accueillant des membres de la famille impériale en exil et se transformant progressivement en une manufacture d’État spécialisée dans la teinture des uniformes militaires.

Pendant ce temps, l’Empire romain d’Occident s’effondre et la région passe sous le contrôle de l’Empire byzantin, tandis que la grande cité de Salone continue de prospérer en devenant un archevêché chrétien majeur.

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